Du cœur au ventre : quand la gastronomie devient un acte identitaire

Le Studio TELUS du Grand Théâtre de Québec accueillait une soixantaine de convives pour la deuxième édition des rencontres Du cœur au ventre, une série de conférences culinaires intimistes animées par Allison Van Rassel. Au programme de cet après-midi : Isabelle Dupuis, cheffe visionnaire de la Microbrasserie Le Presbytère à Saint-Stanislas-de-Champlain, et son approche profondément ancrée dans le terroir québécois.

Une animatrice dans son élément naturel

Débutons par dire qu’Allison Van Rassel ne se présente pas comme journaliste ou chroniqueuse au sens strict — elle se définit elle-même comme « communicatrice culinaire », un titre taillé sur mesure pour une femme qui cumule plus de 13 ans de présence dans l’univers de Radio-Canada, aux côtés des artisans et créateurs de saveurs d’ici. Sa force ? Une littératie gastronomique rare, nourrie dès l’enfance sur la ferme de ses grands-parents, qui lui permet de tisser avec ses invités un dialogue fluide, chaleureux et profondément humain. Ses questions ne cherchent pas à épater : elles ouvrent des portes, invitent à la confidence et mettent les convives à leur aise comme si la conversation se poursuivait autour d’une table familiale.

Allison est aussi à la tête du café De terroir, où elle partage sa passion pour le café de qualité, prolongeant ainsi hors scène l’esprit de découverte et d’authenticité qui caractérise chacune de ses rencontres.

Isabelle Dupuis : de l’atelier à la cuisine

Ce qui distingue immédiatement Isabelle Dupuis, c’est son parcours atypique : formée dans le monde des arts plastiques et de l’éducation, elle a su transposer avec une remarquable cohérence son sens du visuel, de la composition et de l’expérimentation vers la gastronomie du terroir. Car cuisiner, à la manière d’Isabelle, c’est créer des œuvres. Chaque assiette est pensée comme une toile : une esthétique précise, une palette de saveurs construite, une intention narrative. Le sébaste de Yamachiche nappé d’une mayonnaise maison et couronné de petites perles de reno en est l’exemple parfait — un plat de microbrasserie qui flirte avec la haute gastronomie.

Lors de ces événements, nous avons aussi l’occasion de goûter à des mets préparés par le chef invité. Cette fois, il s’agissait de rillette de sébaste déposé sur un biscuit sablé fait d’orge et de drêche. La rillette est enrobée d’une mayonnaise maison à la tanésie et décorée de perles de renouée du Japon.

Le parallèle avec les arts plastiques s’impose de lui-même. Tout comme le peintre explore les matières et les pigments pour provoquer une émotion, la cheffe expérimente les produits méconnus du Québec — plantes forestières, champignons sauvages, sumac local, rhubarbe lactofermentée — pour surprendre, questionner et émouvoir le palais. Son approche est délibérément celle de la découverte et de l’expérimentation : enlever les agrumes du menu, remplacer le citron par des ferments ou des vins québécois, donner la vedette à un ingrédient unique plutôt que de noyer les saveurs. L’œuvre doit respirer ; l’ingrédient principal doit rayonner.

Le Presbytère : un lieu, un univers

Isabelle Dupuis et son conjoint Francis Boisvert ont transformé un bâtiment, construit dans les années 1870, en un espace de vie gastronomique unique en Mauricie. La Microbrasserie Le Presbytère à Saint-Stanislas-de-Champlain est bien plus qu’un simple restaurant : c’est une auberge, un établissement de restauration gastronomique et une microbrasserie, le tout réuni sous le même toit patrimonial, rénové par un couple issu du monde des arts et de l’éducation. Les bières en fût côtoient des assiettes travaillées avec des producteurs locaux situés à moins de trois kilomètres, des pêcheurs des Premières Nations, et des artisans comme Yvan Perreault du Jardin des noix. Le lieu est devenu une destination à part entière, reconnue parmi les meilleurs restaurants du Québec — une surprise pour certains, une évidence pour ceux qui y sont allés.

L’établissement (et nécessairement Isabelle Dupuis) s’est d’ailleurs mérité le prix Restaurateur Aliments du Québec au menu 2025, reconnaissant une fois de plus le désir de mettre au jour les saveurs de notre riche terroir québécois.

Une cuisine comme acte politique

Au fil de l’échange avec Allison, Isabelle Dupuis a livré bien plus qu’une démonstration culinaire. C’est une véritable philosophie de l’identité québécoise dans l’assiette. Qui sommes-nous comme Québécois à travers ce que nous mangeons ? Comment valoriser des espèces méconnues — comme le concombre de mer de la Gaspésie — sans soutien financier gouvernemental adéquat ? Comment former une relève qui comprend autant les coûts d’approvisionnement que les saveurs sauvages ? Ces questions, posées par une femme dont la fille travaille désormais à ses côtés en cuisine, résonnaient dans la salle comme un appel collectif à célébrer le Québec comestible.

La rencontre Du cœur au ventre a une fois de plus prouvé sa pertinence : dans l’intimité du Grand Théâtre, autour de deux femmes passionnées, c’est toute une culture qui se raconte, une bouchée à la fois.

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