Le 4 mai dernier, le Grand Théâtre de Québec s’est transformé, le temps d’une soirée, en van filant vers le su sud marocain. À bord : Marc Temmerman, cinéaste-voyageur belge venu présenter sa Van Life au Maroc dans le cadre de la saison des Grands Explorateurs. Une dernière cinéconférence de la saison 2025-2026 qui tient autant du carnet de route que du manifeste esthétique — et qui rappelle, à l’heure de Netflix et des stories Instagram, ce que peut offrir une salle pleine, un grand écran et une vraie personne sur scène.
D’auto-stoppeur européen à conteur en images
Journaliste de formation, Temmerman a construit sa vie autour du voyage : d’abord en sillonnant l’Europe en auto-stop, puis en réalisant des documentaires pour les télévisions belge et française. Au Québec, on l’avait découvert en 2023-2024 avec un film sur le Sénégal. Il revient cette fois avec un projet né d’une intuition simple : voir le Maroc comme un pays « tampon » entre Europe et Afrique, entre monde occidental et monde arabe.
Cette intuition, il la déconstruit lui-même rapidement sur scène. Le Maroc ne se laisse pas réduire à un trait d’union. Il évoque le mouvement Gen Z 212, porté par la jeunesse marocaine contre les dépenses pharaoniques liées à la Coupe du monde 2030 et le sous-financement des services publics — un épisode de contestation violemment réprimé qu’il décrit comme révélateur d’un moment charnière. Son film, dit-il, sera un « kaléidoscope » plutôt qu’un grand récit linéaire : une mosaïque de paysages, de rencontres, d’histoires politiques et intimes.
La discipline du plan fixe
Si l’itinéraire — Tanger, Tétouan, Chefchaouen, Fès, le Moyen et le Haut Atlas, Ouarzazate, Tafraout, Imsouane, Essaouira, puis le long désert vers Dakhla — pourrait suffire à remplir une soirée, c’est ailleurs que se loge la singularité de Temmerman : dans sa façon de filmer.
Voyageant seul, il pose sa caméra sur trépied, cadre la scène, se met lui-même en situation dans l’image, puis recommence parfois jusqu’à vingt prises pour qu’« une mèche de cheveux ne parte pas dans le mauvais sens ». Le plan fixe, pour lui, n’est pas une contrainte technique : c’est une éthique. Donner le temps de regarder autour du cadre. Laisser la réalité se déployer sans effets. Refuser les mouvements décoratifs au profit d’une « photographie animée ».
Cette rigueur s’accorde avec la van life qu’il revendique, à des années-lumière de l’esthétique léchée des réseaux sociaux. Son van — baptisé « Dono », clin d’œil à Donovan — est aménagé de manière efficace plutôt qu’esthétique. Il demeure discret pour pouvoir se garer partout: pas de bruit, aucun déchet laissé sur place. Un ascétisme pratique qui se traduit à l’écran par des cadres simples, frontaux, sobres.
Hassan, le toit et le Ramadan
La séquence la plus marquante de la soirée se déroule dans le Haut Atlas. Une nuit de tempête de neige, un berger nommé Hassan frappe à la porte du van. Une silhouette recouverte d’une couverture blanche que Temmerman compare à un « yéti marocain » avant de comprendre la situation : le toit en tôle de la maison du berger vient d’être arraché par le vent.
S’ensuit une marche nocturne dans la tempête, des chutes dans la rocaille, le vacarme des tôles arrachées — autant d’éléments qu’il n’a pas pu filmer mais qui donnent leur sens aux plans fixes du lendemain. Avec Hassan, Temmerman roule une centaine de kilomètres pour acheter du bois, des vis et de la tôle, puis passe quatre jours à reconstruire le toit malgré la barrière de la langue.
Quatre jours pendant lesquels il suit aussi les règles du Ramadan : jeûne, rupture le soir autour d’une harira fumante, prière du matin vers 4 h 30. Cette immersion le décide à poursuivre le Ramadan sur tout le reste de son voyage — geste que la plupart des Marocains rencontrés ont apprécié, comme une forme de respect profond des us et coutumes du pays d’accueil.
Du granit rose aux bulldozers d’Imsouane
Plus au sud, l’Anti-Atlas dévoile ses rochers de granit rose, qu’il filme comme une composition graphique. Près de Tafraout, il s’arrête aux fameux « rochers peints » — chantier monumental réalisé en 1984 par le Belge Jean Vérame, qui avait recouvert d’immenses blocs de bleu, de rose, de jaune et de noir. « Du bon gros délire à la belge entre surréalisme et minimalisme », commente-t-il.
À Imsouane, plage mythique des surfeurs avec ses vagues parfaites de plus d’un kilomètre, le ton se fait plus politique. En janvier 2024, les autorités marocaines y ont conduit une vaste opération de démolition : maisons de pêcheurs, boutiques de surf et petits restaurants rasés au profit de grands projets immobiliers. Temmerman estime avoir peut-être capté « les dernières images d’Imsouane avant qu’elle ne devienne un bord de mer en béton ». Ses plans fixes prennent alors une valeur de document historique.
Dakhla et le sentiment de liberté
Le voyage se termine à Dakhla, dans le Sahara occidental — région contrôlée par Rabat mais revendiquée par les indépendantistes sahraouis du Front Polisario. Forte présence militaire, interdiction de bivouaquer le long des côtes : Temmerman raconte avoir été délogé par des soldats avant qu’une application de van life ne le guide vers le parking d’Aziz, « seul refuge autorisé à plus de 100 km à la ronde ».
Sa lagune de 80 km, abritée par une péninsule, est un spot de rêve pour le kitesurf — sa grande passion. Mais il s’inquiète d’un tourisme « en vase clos », qui réduit le Maroc à un vent et une eau turquoise. C’est pourtant là, au bord de cette lagune, qu’il livre sa réflexion la plus intime : la liberté n’existe peut-être pas comme absolu, mais au volant de son van sur une route déserte, ou tiré par le vent en kitesurf, il en éprouve par moments un sentiment réel et intense.
Vivre, pour de vrai
En conclusion, Temmerman insiste sur la valeur de la présence physique du public à l’heure des écrans. Venir voir un film sur grand écran, écouter « une vraie personne organique » qui parle, c’est ce qui fait vivre les cinéconférences — et qui lui permet, dit-il, de vivre lui-même.
Son Maroc, rappelle-t-il, est son Maroc : si chaque spectateur de la salle partait avec une caméra, on reviendrait avec autant de films que de personnes. Une humilité qui en dit long sur la démarche d’un cinéaste pour qui le plan fixe n’est jamais un cadre figé, mais une invitation à regarder mieux, plus longtemps.
Cette conférence est la dernière de la saison des Grands explorateurs cette année. Il reste quelques représentations qui vous permettront de voir le Maroc et toutes ses saisons.
06 Mai 2026 : Mont-Laurier
08 Mai 2026 : Varennes
09 Mai 2026 : Sherbrooke
10 Mai 2026 : Montréal
11 Mai 2026 : Terrebonne
12 Mai 2026 : Victoriaville
13 Mai 2026 : La Prairie
14 Mai 2026 : Drummondville
18 Mai 2026 : Lasalle
19 Mai 2026 : Saint-Eustache
La prochaine saison des Grands explorateurs promet des expériences tout aussi dépaysantes pour 2026-2027, notamment avec le hors série Les yeux de la mer de Mario Cyr, plongeur spécialiste du documentaire animalier et des expéditions océaniques. Projetez-vous à l’autre bout du monde!
