À 86 ans, Louise Latraverse a offert mercredi soir une prestation remarquable dans l’écrin intimiste du Moulin Marcoux, « la plus belle des petites salles ». Son monologue autobiographique, à la fois drôle, poignant et profondément humain, a captivé un public venu célébrer une légende du théâtre québécois. Entre récits de vie, réflexions sur la vieillesse et hommages à celles et ceux qui ont croisé son chemin, la comédienne a tissé une toile de sagesse, d’audace et de poésie.
« La vieillesse, c’est simplement le fait d’avoir vécu longtemps », a-t-elle lancé d’entrée de jeu, avec cette ironie mordante qui la caractérise. Pour elle, c’est un privilège : 86 ans de vie vécue avec passion, avec excès, avec curiosité. Une vie où chaque rencontre, chaque choix, chaque lutte a façonné une philosophie de liberté et de détachement.
La vieillesse comme acte de résistance
Louise Latraverse a ouvert son spectacle en abordant frontalement le sujet de la vieillesse, souvent tabou dans une société obsédée par la jeunesse. Elle en a fait un thème central, non pas comme une fatalité, mais comme une conquête. « On vit plus longtemps grâce aux antibiotiques », a-t-elle rappelé, soulignant que des maladies autrefois mortelles sont aujourd’hui soignables. Une longévité qu’elle assume avec panache, malgré les regards parfois condescendants de ceux qui, en apprenant son âge, lui demandent : « Travaillez-vous encore ? », « Conduisez-vous toujours ? », ou encore « Vous êtes à la retraite ? », questions auxquelles elle répond avec sarcasme et humour.
Elle vit seule avec sa chatte, Mouche, dont elle parle avec tendresse. Son refus de se teindre les cheveux a marqué un tournant : soudain, les gens ne voyaient plus qu’elle, mais son âge. « Mon cheval m’attend dans le garage », répond-elle avec ironie à ceux qui doutent de sa vitalité. Une façon de rappeler que la vieillesse n’est pas une fin, mais une autre manière d’être au monde.
« Ça prend une vie pour apprendre à vivre, et une vie pour se défaire de ces étouffoirs. »
Le sacre québécois, une identité culturelle
Dans un détour savoureux, Latraverse a célébré l’unicité du sacre québécois, ces jurons fondés sur des termes religieux – ostie, câlisse – qu’elle revendique comme une marque culturelle « singulière et charmante ». elle a rappelé que ces mots, autrefois stigmatisés par le clergé, étaient une forme de résistance linguistique. « Dans d’autres cultures, les jurons sont plus crus. Chez nous, c’est poétique, presque sacré », a-t-elle noté avec malice.
Elle remercie Jung et Freud au passage: « J’ai dû me défaire de mes éteignoirs intérieurs », a-t-elle expliqué, évoquant une éducation où elle s’est souvent sentie peu écoutée.
De Arvida à Montréal : les racines d’une vocation
Née le 24 juin 1940 à Arvida, une cité modèle conçue pour l’industrie de l’aluminium (Alcan), Louise Latraverse a grandi dans un environnement où la beauté du quotidien nourrissait son imaginaire : rues en quinconce, patinoires, et une famille où la tradition des prestations du jour de l’An a forgé sa vocation. « Pour recevoir un cadeau, il fallait chanter, réciter ou jouer », a-t-elle rappelé. Sa première pièce, La Cigale et la Fourmi, a été un moment de révélation : l’applaudissement l’a électrisée.
Parmi ses idoles de jeunesse figure la patineuse Barbara Ann Scott, première médaillée d’or olympique canadienne. Une coïncidence touchante : elle a un jour dormi dans la chambre qu’occupait la championne chez sa grand-mère.
Les amours de jeunesse
Les anecdotes sentimentales ont ponctué son récit. Une rencontre enfantine avec Maurice Chevalier à Arvida, d’abord romancée, a pris une teinte plus critique à la lumière des allégations ultérieures d’abus. Plus tard, une passion avec le compositeur Claude Léveillé a marqué sa vie de jeune adulte : « C’était une relation où tout tournait autour du piano. » Leur amitié a survécu à leur séparation, et leur dernière scène ensemble a été d’une douceur poignante : elle lui a raconté une histoire, il s’est endormi et est mort dans ses bras.
Les premières scènes
Sa carrière a débuté à Chicoutimi, où elle est devenue la première femme speakerine dans une radio privée dirigée par Pierre Tremblay. Elle y a appris à gérer la station, lire les télex et choisir la musique. Repérée, elle a été invitée à Montréal pour une audition. Après une dépression familiale et un déménagement à Ville Saint-Laurent, elle a co-animé l’émission matinale aux côtés de Jean Coutu, le comédien emblématique du Survenant, qui est devenu un mentor et un ami.
Le Théâtre de Quat’Sous : un phare de la contre-culture
Avec Paul Buissonneau, elle a repéré une ancienne synagogue sur l’avenue des Pins à Montréal. Le lieu, avec son jubé et son espace unique, est devenu le Théâtre de Quat’Sous. Buissonneau, « enfant de la balle » et compagnon de route d’Édith Piaf, était un génie au tempérament difficile. « Il n’avait pas besoin de répétitions, et ses colères étaient légendaires », a-t-elle raconté avec affection.
L’époque était à l’invention. L’Osstidcho, un spectacle fulgurant, a marqué un tournant. Puis, avec Clémence Desrochers, Paule Bayard et Diane Dufresne, elle a créé Les Girls, un spectacle de femmes qui a connu un triomphe durable. René Lévesque, alors premier ministre, était un spectateur fidèle, souvent assis à la première rangée de la Place des Arts. « On a même sauvé Bobinette en l’intégrant au projet », a-t-elle rappelé, soulignant l’esprit féministe qui régnait dans ce milieu en ébullition.
Woodstock, Emmett Grogan et le retour aux sources
Sa vie a basculé vers la scène internationale grâce à Albert Grossman, le légendaire manager de Janis Joplin et de Bob Dylan. À Bearsville, près de Woodstock, elle a rencontré Emmett Grogan, un Irlandais magnétique associé à la contre-culture. Coup de foudre immédiat. Elle s’est installée avec lui à Brooklyn, où elle est tombée enceinte de leur fils, Max.
Refusant l’idée d’une citoyenneté américaine pour éviter l’ombre de la conscription au Vietnam, elle est retournée à Montréal. Pauline Julien, toujours généreuse, l’a aidée à acheter une maison au Carré Saint-Louis, orchestrant le financement avec une efficacité amicale. Mais la tragédie a frappé : Emmett est mort dans le métro de New York alors que Max n’avait que 4 ans, dans un contexte marqué par les drogues dures.
Face à cette épreuve, Louise Latraverse s’est réancrée dans le travail. Paul Buissonneau, en dépression, lui a cédé la direction du Quat’Sous. Elle a relancé la salle, l’a remplie, et a incubé une nouvelle génération de créateurs. Parmi eux, René-Richard Cyr, qui a mis en scène Aurore, l’enfant martyre, et Robert Lepage, qui y a signé Dimension. Le théâtre est redevenu un phare, grâce à son sens de la découverte et à une direction artistique patiente et visionnaire.
L’Inde, le maître Rajam et la quête de sens
À 54 ans, Louise Latraverse a pris le large pour l’Inde, à Madras, où elle a rencontré le maître Rajam – peintre, écrivain, professeur d’université et directeur de la radio carnatique. Elle y a réinventé sa pratique visuelle avec une inventivité pragmatique : un séchoir à cheveux électrique pour accélérer le séchage des couches et produire une aquarelle par jour, là où d’autres mettaient des semaines.
Dans une famille d’astrologues, elle a entendu des prédictions qui ont marqué son esprit : mort prévue à 89 ans, vieillesse heureuse, entourée de jeunes, et l’écriture comme destin. Mais ce sont surtout les maximes de son maître qui l’ont inspirée :
- Ne gaspiller ni son temps ni son talent.
- Se concentrer, transmettre.
- Ne nuire à personne, respecter, aimer.
- Ne pas répondre aux insultes.
- Laisser les gens venir, ouvrir sa porte.
- Ne pas médire.
- Ne pas espérer honneurs, gloire ou argent.
- Chercher le bonheur dans le travail bien fait.
- Vivre avec peu, observer la nature.
- Se savoir libre, car « la liberté est la plus grande richesse ».
- Donner sans rien attendre.
- Cultiver l’indépendance et le détachement.
« Comme si » : un manifeste poétique et humaniste
La soirée s’est conclue par la lecture de son poème Comme si, un manifeste lyrique et humaniste. Un appel à un monde où l’on abolirait la guerre et la faim, où les poètes réinventeraient les mots, où l’art serait placé au-dessus de la bourse. Un monde où la beauté et la bonté appartiendraient à tous, et où l’on habiterait la réalité « comme si » la grâce était déjà là.
Comme si la guerre n’existait plus,
Comme si la faim était un mauvais rêve,
Comme si les poètes avaient enfin le dernier mot,
Comme si l’art valait plus que l’or,
Comme si la beauté et la bonté
étaient le bien de tous,
Comme si le regard pouvait tout changer…— Extrait de « Comme si », Louise Latraverse
Une vie de rencontres décisives
Tout au long de son récit, Louise Latraverse a évoqué les figures qui ont marqué son parcours. Au Café des Artistes, près de Radio-Canada, elle a croisé Denise Bombardier à ses débuts d’actrice, Marcel Dubé (qui lui a offert un rôle dans Côte de Sable), Clémence Desrochers et Pierre Bourgault (alors caméraman). Elle a aussi partagé une anecdote touchante sur Roy Dupuis, alors étudiant à l’École nationale de théâtre : « Il était déjà un aimant à regards, même inconnu. »
Elle a également évoqué une rencontre avec Bibi Andersson, muse d’Ingmar Bergman, soulignant les parallèles entre leurs trajectoires d’actrices, malgré des origines géographiques différentes.
Une leçon de vie et d’art
La prestation de Louise Latraverse au Moulin Marcoux a été bien plus qu’un spectacle : ce fut une leçon de vie. À travers son parcours, elle a montré que la vieillesse peut être une période de liberté, de créativité et de transmission. Son message est clair : la liberté est la plus grande richesse, et l’art, le meilleur moyen de la célébrer.
En quittant la salle, le public avait l’impression d’avoir partagé un moment unique, comme si, le temps d’une soirée, la grâce était effectivement là. Comme si.
