Il est beau, brillant, irrésistible et absolument dévastateur. Dans la version du Grand Théâtre de Québec présentée au Théâtre du Trident, Dom Juan ou le Festin de Pierre ne se contente pas de hanter la scène — il l’habite, le submerge, et finit par laisser la place à ses débris. L’adaptation de David Bobée est une œuvre grandiose qui traverse quatre siècles sans aucune ride.

Un libertin dans un monde désacralisé

L’œuvre de Molière — créée en 1665, coupée, interdite, réécrite — trouve ici une actualité brûlante. Dom Juan n’est plus seulement un aristocrate libertins : il est « l’enfant de son époque ». Un homme qui a compris avant quiconque la puissance des idoles creuses. Père absent, femme abandonnée, dettes impayées, serments brisés, il avance, souverain et souriant, dans un monde dont il a dissous toutes les règles.

Les premières minutes du spectacle proposent une mise en scèned’une sobriété presque ascétique. La scène se présente comme un espace nu, un terrain vague où les personnages auront le loisir d’évoluer dans un cadre minimaliste. C’est un huis clos existentiel, un théâtre de l’absolu où chaque geste résonne.

Au fil du récit, la scène se transforme. À mesure que Dom Juan avance dans sa descente, le décor s’effondre. Les statues, les vieilles lois, les autorités morales et religieuses gisent à terre. Les débris de dieux déchus jonchent la scène, entremêlés des restes de rage d’un Dom Juan de plus en plus désorganisé.

C’est une métaphore visuelle puissante : le personnage principal, Dom Juan, s’est construit en détruisant les certitudes. Il a désacralisé le monde, et le monde s’est désagrégé autour de lui. Les débris qui envahissent la scène à la fin du spectacle ne sont pas seulement les vestiges des anciennes croyances, ils sont aussi ceux de Dom Juan lui-même.

Déchéance, dérision, douleur et folie. Ces quatre mots nous viennent en tête au fur et à mesure que les scènes défilent, instantanés où nous prenons de plus en plus connaissance de la logique arithmétique implacable de Dom Juan, dont l’issue n’est que décadence, chaos et violence en premier envers les femmes et les hommes qu’ils rencontrent, et plus tard lorsque tout se retourne contre lui.

Je crois que deux et deux font quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre font huit.

Dom Juan

Sganarelle : le rire comme bouclier

Au cœur de ce naufrage, Sganarelle — joué avec un talent remarquable par Shade Hardy Garvey Moungondo, tient un rôle primordial. Valet comique et terrifié, il est le seul personnage qui ose encore croire en quelque chose, même si l’on ne sait pas exactement en quoi. Il est la conscience du spectacle, le souffre-douleur, le bouffon, et pourtant l’âme humaine qui survit à la décadence.

Sganarelle joue un rôle fondamental dans l’équilibre du spectacle. Il allège le caractère dramatique de la pièce sans jamais la trahir. Là où Dom Juan incarne l’excès, Sganarelle incarne l’humour, l’improvisation, la débrouillardise. Il rit, rend le spectacle accessible, vivant, respirant. Sans lui, Dom Juan serait un monolithe insupportable. Avec lui, c’est un dialogue permanent entre le tragique et le comique, entre la déchéance et la résilience.

La musique comme arme

La mise en scène joue aussi sur le chant. La musique traverse le spectacle comme un fil rouge, soulignant les moments de tension, d’ivresse, de révolte. Avant l’ouverture officielle de la pièce, les spectateurs ont eu droit à un apparté chanté avec guitare en direct, mettant la table au festin, avec un Sganarelle moqueur reprenant une tirade célèbre de Molière, remplaçant théâtre par tabac.

Plus tard durant la pièce, Sganarelle nous envoûtera à nouveau dans une complainte qui vient rythmer les mouvements scéniques et marquer la trame narrative.

L’égocentrisme comme moteur

Ce Dom Juan, c’est nous. C’est un homme qui a compris avant quiconque la puissance des idoles creuses. Et ce n’est pas un hasard s’il résonne si fortement avec notre époque.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un spectacle qui traite d’un sujet à l’image de ce que nous vivons. Le narcissisme et l’égocentrisme ne sont pas seulement des travers individuels — ils s’intègrent à la politique, ils structurent nos sociétés, ils déterminent nos institutions. Dom Juan avance, souverain et souriant, dans un monde dont il a dissous toutes les règles. Et nous? Nous regardons. Nous admirons. Nous craignons. Et nous reconnaissons.

Quand les statues tombent, qui reste debout? La question ne date pas de 1665, et elle ne datera pas demain. David Bobée l’a comprise et nous la pose avec une force qui ne laissera personne indifférent.

Dom Juan ou le Festin de Pierre
Théâtre du Trident — Grand Théâtre de Québec

Présentée jusqu’au 10 octobre 2026
Salle Octave-Crémazie | Durée : 2 h 45 sans entracte
Avec David Bouchard, Shade Hardy Garvey Moungondo, Ariane Bellavance-Fafard, Antoine Gagnon, Lise Castonguay, Marie Line Mwabi Bouthillette, Jean-Pierre Cloutier, Béatrice Casgrain Rodriguez, Juan Arango