Voici quelques lectures sur lesquelles je suis tombé en étant de passage à Berlin.

Imagine – Embracing Chaos and Possibility in a Planetary Emergency

Laura François et Natalie Seisser (dir.), Slanted Publishers, 2025

Ce livre ne se présente ni comme un manuel ni comme un essai à thèse. C’est un recueil de conversations, de réflexions et de contributions qui interrogent notre manière d’habiter une époque de crises entremêlées : écologique, sociale, culturelle. Les voix réunies viennent de la science, de l’art, de l’activisme, de l’écopsychologie, de la pensée systémique ou de la pratique bouddhiste, avec notamment Nora Bateson, Vanessa Machado de Oliveira, Rudi Putra et Brother Phap Linh.

Le parti pris est clair : renoncer aux solutions toutes faites pour laisser place à l’incertitude. Le livre sert moins à informer qu’à ralentir le lecteur, à lui faire éprouver la complexité plutôt que de la réduire. Cette ouverture fait sa force, mais aussi sa limite. Qui cherche des pistes d’action concrètes restera sur sa faim, et en 160 pages chaque contribution reste forcément allusive.

L’objet mérite l’attention. Petit format, couverture rigide avec tranchefile, dorure à chaud, papiers variés : la conception de Viola Dessin et Lars Harmsen fait de la lecture une expérience tactile. À recommander aux lecteurs de design, d’art et d’écologie politique qui préfèrent la réflexion lente aux injonctions.

https://www.slanted.de/product/imagine-embracing-chaos-and-possibility-in-a-planetary-emergency

Tender Digitality

Charlotte Axelsson (dir.), Slanted Publishers

Ce livre prolonge un concept né à la Haute école des arts de Zurich. Son point de départ : nos environnements numériques répondent mal à des besoins très humains, comme la sensualité, le lien à autrui, l’intuition ou le bien-être. Plutôt que de s’en tenir au constat, l’ouvrage tente de faire revenir ces qualités dans l’espace analogique du livre, en se dotant de son propre vocabulaire.

Le lecteur n’est pas un simple spectateur. On l’invite à endosser le rôle d’un chercheur qui parcourt un spectre allant de l’analogique au numérique, du social au technologique, et y repère des phénomènes tantôt beaux, tantôt étranges. Des chapitres expérimentaux, fondés sur le jeu, l’apprentissage par l’expérience et l’enquête, proposent des façons de pratiquer cette « tendresse ». Dix-huit personnes, dont Oliver Bendel, Mela Kocher ou Marie-France Rafael, composent un kaléidoscope sur les relations entre humains, intelligences artificielles, avatars et cyborgs.

L’intérêt est réel pour qui s’occupe de design, d’éducation ou d’éthique des technologies. Le risque, propre aux concepts très ouverts, est un certain flou : la notion se laisse plus facilement évoquer que définir. L’objet est soigné (couverture métallisée irisée, 122 pages) et a reçu un German Design Award en or.

https://www.slanted.de/product/tender-digitality

The Trained Experience

Fabiola Camuti, ArtEZ Press, 2025

Fabiola Camuti explore une zone peu cartographiée : la rencontre entre méditation et formation de l’acteur. Elle retrace comment plusieurs réformateurs du théâtre du XXe siècle ont puisé dans des techniques méditatives pour repenser l’entraînement des interprètes, et ce que cet héritage dit de la pédagogie théâtrale actuelle.

Le livre se distingue par son pari transdisciplinaire. L’autrice convoque les neurosciences cognitives aux côtés des arts et des sciences humaines, et pose une question franche : l’approche scientifique risque-t-elle d’écraser les savoirs de la pratique, ou peut-elle au contraire éclairer l’apprentissage incarné et la recherche par le corps ? Elle défend l’idée que l’expérience vécue est en elle-même une forme de connaissance, que la recherche devrait reconnaître à sa juste valeur.

Cette thèse intéressera les enseignants et étudiants en art dramatique, mais aussi les chercheurs en pratique artistique confrontés à la même difficulté : légitimer un savoir qui passe par le corps. Avec 256 pages et une préface de Jeroen Lutters, l’ouvrage reste d’un format abordable pour un travail de recherche, et l’éditeur en propose un téléchargement gratuit en PDF.

Out of Theory – Relational Ecologies of Theory and Practice in the Arts

Peter Sonderen (dir.), ArtEZ Press, 2025

Le point de départ est un constat : depuis une trentaine d’années, la recherche artistique a installé la théorie au cœur des écoles d’art. Reste à savoir ce que l’on entend par « théorie » dans ce contexte, et comment elle dialogue avec la pratique et avec d’autres disciplines. Le livre répond en deux temps.

La première partie explore l’interaction mouvante entre théorie et pratique dans les arts, à travers les textes de plusieurs auteurs, dont Budhaditya Chattopadhyay, Yolande Harris ou Sharon Stewart. La seconde présente les résultats de Polyphonic Landscapes, un projet de recherche artistique qui traite la théorie comme une pratique à part entière. On y interroge ce qu’est un paysage, la manière dont la recherche sonore peut renouveler notre compréhension de l’environnement, et ce que l’écoute apporte comme relation plus incarnée et réciproque au monde.

Lier réflexion méthodologique et projet concret donne de la chair à un débat souvent abstrait. Avec 476 pages et seize contributeurs, le volume est dense et s’adresse plutôt à un public universitaire ou à des praticiens déjà familiers de la recherche en art. C’est une ressource utile pour toute personne qui enseigne ou encadre des doctorats en arts, ainsi que pour les amateurs de pratiques sonores et d’écologie de l’écoute.

Thinking Back, Making Forward – Artistic Research in Practice

Brad Haylock, Jessica Wilkinson et Charles Anderson (dir.), Valiz / RMIT University, 2026

Que change un doctorat à la pratique de création, et vaut-il la peine d’être entrepris ? Art, design, architecture, écriture, mode : toutes ces disciplines ont connu en trois décennies un « tournant de la recherche », avec des effets que le livre refuse de juger d’avance.

Les éditeurs ont lancé un appel ouvert et réuni une trentaine de contributions de praticiens, parmi lesquels Anne Douglas, Graeme Harper, Alice Twemlow ou Victoria Lynn. Chacun raconte comment la recherche a infléchi sa manière de faire et de penser. L’intérêt tient à l’équilibre : on y lit autant les bénéfices que les frictions de cette « académisation » de la pratique, sans plaidoyer ni réquisitoire. La diversité des formats et des disciplines montre aussi, très concrètement, ce que peut recouvrir la recherche en pratique.

Avec environ 456 pages, c’est un ouvrage de référence plus qu’une lecture d’un trait. Il s’adresse d’abord aux doctorants, aux directeurs de thèse et aux responsables de programmes, mais aussi aux artistes qui hésitent à s’engager dans cette voie. On y gagne surtout un éventail de témoignages à confronter à sa propre situation, plutôt qu’un mode d’emploi.

https://valiz.nl/en/publications/thinking-back-making-forward

Art-Based (Un)Learning – Unexpected Dialogues with Artworks

Jeroen Lutters, Fabiola Camuti et Rahul K. Gairola (dir.), Valiz, 2026

Ce volume d’environ 480 pages défend une pédagogie ouverte, réversible et attentive, où l’on apprend en se laissant surprendre par les œuvres. Le « désapprentissage » y désigne un processus subjectif qui préfère l’expérience organique à des parcours balisés d’avance.

L’ouvrage réunit une trentaine d’auteurs de nombreux pays et disciplines (Mieke Bal, Pascal Gielen, Nishant Shah, Patricia Pisters, entre autres) et traverse le cinéma, la danse, les arts plastiques, la mode, la littérature, le design, la musique, le théâtre, la médecine ou la sociologie. Quatre parties structurent l’ensemble : les raisons et les conflits du désapprentissage, les œuvres comme objets d’enseignement, la réinvention des futurs possibles, puis le récit comme lieu d’incarnation, d’affect et de soin.

La force du livre est cette ampleur internationale, tenue par un fil conducteur cohérent : l’« intimité critique » avec les œuvres. Sa limite probable est la contrepartie de l’ambition : dans un volume aussi vaste, chaque essai ne peut qu’ouvrir une porte. C’est une ressource précieuse pour les enseignants, les médiateurs culturels et les chercheurs en éducation artistique, qui y trouveront autant d’idées à adapter que d’invitations à remettre en cause leurs habitudes pédagogiques.

https://valiz.nl/en/publications/art-based-un-learning

Queer Flora, Fauna, and Funga – A Radical Forage Through Art and Writing

Frances Cannon (dir.), Valiz, 2026

Conçue par l’artiste Frances Cannon, cette anthologie rassemble plus de quarante contributions. Elle croise théorie queer et histoire naturelle pour mettre en lumière la diversité sexuelle et de genre dans le vivant, à travers arts visuels, poésie, écrits scientifiques et textes spéculatifs. On y croise des noms comme Donna Haraway, Daisy Hildyard, Giovanni Aloi, CAConrad ou Melissa Faliveno.

Chaque contribution fonctionne comme une étude de cas qui invite à imaginer le monde autrement. Que change la reconnaissance de la queerness de la nature à notre manière de composer avec le monde ? Comment réécrire l’histoire pour s’y inscrire ? Quelle place pour l’individu dans une communauté symbiotique ? Le sous-titre annonce une « cueillette radicale », et le livre tient cette promesse par son éclectisme, qui passe d’un registre à l’autre sans chercher l’uniformité.

L’atout principal est cette hybridité, qui rend le sujet accessible à des lecteurs venus de l’art, de l’écologie ou des études de genre. Son revers, fréquent dans les anthologies, est l’inégalité inévitable entre des textes de natures très différentes. Avec 384 pages et un projet numérique associé (queerflora.org), l’ouvrage s’adresse à celles et ceux qui veulent repenser leur relation au vivant, humain et non humain, hors des cadres normatifs habituels.

https://valiz.nl/en/publications/queer-flora-fauna-and-funga