Il y a des endroits au Québec où l’été rime inévitablement avec théâtre, bonne bouffe et fou rire. La Roche à Veillon, à Saint-Jean-Port-Joli, est l’un de ceux-là. Depuis plus de soixante ans — on en est à la 62e saison — ce resto-théâtre de la Côte-du-Sud accueille les estivants avec une formule qui n’a pas pris une ride : une table d’hôte généreuse, une salle conviviale et une comédie taillée pour faire oublier les tracas du quotidien. Cet été, c’est Massage secret, signé Claude Montminy et mis en scène par Sébastien Dorval, qui occupe les planches.

Eau de Javel et fuite en avant

Le point de départ de la pièce est une promesse de vaudeville pur et dur. Jean (alias Jambon) et Patrick (Patpou), deux ex-mécaniciens reconvertis en restaurateurs, empoisonnent accidentellement Cougar — un redoutable chef de motards — en lui servant une sauce où l’eau de Javel a remplacé le vin blanc. On n’est pas dans le domaine de la fine gastronomie. Contraints de fuir, ils se réfugient dans le centre de massothérapie de Brigitte, la sœur de Nathalie (la conjointe de Jean), et se font embaucher comme stagiaires sous les faux noms de « Pierre » et « Jean Béliveau ». Leur formation en massothérapie se résume à peu près à zéro, mais Patrick, pragmatique, a déjà trouvé la théorie qui tient tout ensemble : « Faire un massage, c’est comme réparer des chars. » On ne peut pas dire qu’il manque de conviction.

L’absurde comme colonne vertébrale

Ce qui fait le charme de Massage secret, c’est l’accumulation méticuleuse de situations impossibles. Brigitte, propriétaire d’un espace résolument zen, impose tisanes au goût douteux et ambiance « calme et sérénité » à des gars qui passeraient plus naturellement leurs soirées à décrasser des carburateurs. Les deux imposteurs doivent ensuite survivre à une séance de yoga qu’ils n’ont jamais vécue de leur vie — et qui les voit inventer des postures de leur cru, dont la mémorable pose de « l’Hakuna Matata ». Monsieur Brochu, un client âgé et sourd venu chercher des remèdes pour la prostate, complète ce tableau en acceptant sans broncher les « comprimés de vessie de castor » que lui prescrit Brigitte. Le théâtre d’été n’a pas à rougir devant Molière sur ce terrain.

Samuel Bouchard (Jambon/Jean/Pierre) et Jocelyn Paré (Patpou/Patrick/Jean Béliveau) portent cette mécanique avec l’énergie qu’on attend du genre : l’un légèrement plus fleur bleue, l’autre légèrement plus débrouillard, tous les deux parfaitement dépassés par les événements dès la première complication — ce qui, bien entendu, ne tarde pas. Un clin d’oeil à Laurel & Hardy?

La menace qui revient sur la table de massage

Le climax est digne des meilleures comédies de situation : M. Grotowski, le client important que Nathalie doit séduire pour signer un contrat crucial, n’est nul autre que Cougar lui-même. Jean se retrouve donc à masser l’homme qui veut sa peau. Pour retourner la situation, il se déguise en femme et dissimule un enregistreur pour soutirer des aveux. Le plan, évidemment, déraille. Cougar découvre la supercherie, la dispute éclate, et… on ne veut pas divulgâcher la suite rocquambolesque!

Nathalie Séguin, dans le rôle de la blonde de Jambon/belle-sœur Brigitte, incarne la propriétaire qui tente désespérément de maintenir une apparence de professionnalisme pendant que tout part à vau-l’eau autour d’elle. Emmanuel Pelletier-Michaud, en Cougar/Grotowski, joue avec aplomb l’antagoniste burlesque — celui qui devrait faire peur mais que la situation transforme progressivement en pivot involontaire de la comédie.

Un cœur sous la carapace

Massage secret ne se résume pas à l’accumulation de gags. En filigrane court une crise de couple bien réelle entre Jean et Nathalie. Elle, femme de carrière ambitieuse; lui, immature et jaloux, qui tente maladroitement de se racheter en achetant un dictionnaire pour « hétérogéner » son vocabulaire et en composant un poème. Le résultat est à la hauteur de l’effort : « Nathalie, je t’aime beaucoup parce que tu as un beau cou… » Ce n’est pas Victor Hugo, mais Nathalie, touchée par cette sincérité bancale, lui pardonne. Il faut croire que l’intention compte pour beaucoup.

Le dénouement réserve aussi une surprise, où le comportement de Cougar prendra un virage pour le moins inattendu. À vous de le découvrir en assistant à la pièce!

Un bémol de fond, avec affection

Si l’on devait pointer une limite — et la critique honnête en a le devoir, même bienveillante — c’est celle inhérente au genre lui-même. Massage secret ne cherche pas à surprendre dans sa structure : le quiproquo tient, la tension monte, le dénouement libère. Pour le spectateur qui revient chaque été à la Roche à Veillon, il peut arriver que la mécanique se devine un peu trop tôt. Ce n’est pas un reproche à l’auteur Claude Montminy, dont la maîtrise du genre est manifeste. C’est simplement le défi permanent du théâtre d’été populaire : tenir l’équilibre entre le confort du familier et le plaisir de la surprise.

Le cadre fait partie du spectacle

Il serait injuste de critiquer Massage secret sans parler du contenant. La Roche à Veillon, c’est aussi une terrasse couverte, un menu ancré dans la tradition culinaire de la Côte-du-Sud, et une atmosphère qui tient autant du repas de famille que de la sortie culturelle. Le public qui prend place dans la salle arrive déjà dans les bonnes dispositions. Le théâtre d’été bénéficie d’un contrat tacite avec son public, qui vient chercher le rire et qui, en général, le trouve.

Avec Massage secret, cette 62e saison de la Roche à Veillon remplit amplement sa part du contrat.


Massage secret est présenté à La Roche à Veillon, au 547, avenue de Gaspé Est à Saint-Jean-Port-Joli, jusqu’au 6 septembre 2026. Billets à 47 $ (régulier), 55 $ (VIP) et 37 $ pour les 17 ans et moins. Forfaits repas-théâtre disponibles. Réservations.